Chapitre premier
Un capitaine de bateau qui sait désamorcer des bombes
Bon allez, assez de cachettes. J’en ai assez de mentir à ma pauvre mère sur mon vrai travail, assez de faire accroire à ma femme et à ma famille que je gagne ma croute en promenant des touristes sur le fleuve Saint-Laurent été comme hiver. Assez de justifier des escapades extraterritoriales où je reviens parfois avec des plâtres, courbatures et autres écorchures. Ras-le-bol d’expliquer pourquoi il est essentiel dans le cadre de mon travail de capitaine de croisière touristique de maitriser le kung-fu, la survie en forêt et le saut en parachute.
Tenez, prenez l’autre jour alors que j’ai dû m’absenter un mois pour un « congrès » à Hawaï… Alors que ma femme a probablement soupçonné une infidélité, ma mère a dû me croire à Las Vegas en train de flamber mon bonus annuel. Chaque personne de mon entourage est passé maître dans l’art de spéculer sur qui je suis réellement… On me soupçonne de tous les vices sauf celui d’être dévoué à mon travail.
Et pourtant, s’ils savaient. S’ils savaient qu’une fois arrivé à ce « congrès », j’ai travaillé plus de 500 heures dans un bureau situé au troisième sous-sol d’un bâtiment ultrasecret. Que la seule fois où j’ai vu le soleil, c’était à ma descente d’avion et que les seuls « locaux » que j’ai côtoyés, c’était l’équipe d’entretien… Bref, s’ils savaient, ils me plaindraient.
Ça peut paraître arrogant, voire condescendant, mais si seulement vous mesuriez l’ampleur de la mainmise que j’ai sur chacune de vos vies, vous érigeriez des statues à mon effigie et vous renommeriez la moitié des rues de vos villes en mon honneur. Je suis celui qui vous permet de dormir le soir sans craindre la fin du monde.
D’ailleurs, en temps normal, je n’aurais pas le droit de vous parler. Le contrat avec mon employeur est assez clair à ce sujet. Sur les 250 pages de mon contrat, les trois quarts des pages détaillent, images à l’appui, les différentes tortures qui m’attendent si j’ose en révéler le moindre mot…
C’est que voyez-vous, la compagnie pour laquelle je travaille est à ce point secrète qu’elle n’a pas de nom. C’est le genre de boîte qui paie cher ses employés et encore plus cher sa firme de relation publique pour rester tapie dans l’ombre. Bref, vous aurez compris que ce n’est pas le genre de place qui s’embarrasse à produire un rapport annuel ou à organiser un party de Noël.
Pire encore, aucun employé n’a de titre officiel et on ne peut s’appeler entre nous que par notre numéro d’employé. Je suis 9L9i2s. Ce numéro est purement aléatoire, ce qui signifie que je ne sais même pas combien d’employés travaillent pour mon employeur. J’ai ma petite idée, mais c’est le genre de sujet qu’il vaut mieux éviter, si vous voyez ce que je veux dire.
La plupart des employés n’interagissent qu’avec les membres de leur département. Pour le reste, chaque demande a son formulaire et un tube pneumatique pour y déposer ladite requête bien roulé dans son cylindre. Une fois expédiée, cela devient l’affaire de quelqu’un d’autre.
De mon côté, comme je suis un vieux routier de la boîte, j’en sais un peu plus. Je prends part à des réunions où des sujets hautement sensibles sont abordés, je voyage à travers le monde pour voir à l’implantation de nos projets et il m’arrive parfois d’affronter des problèmes où mes aptitudes en résistance à la torture et en langues mortes de l’Asie centrale jouent un rôle crucial dans le succès de mes tâches quotidiennes.
Je vous sens piaffer d’impatience. « Que fait ce type? C’est un espion, un terroriste, un soldat, un membre du gouvernement, juste un mythomane? » Eh bien non, rien de tout ça.
D’ailleurs, je ne sais même pas par quel bout commencer. Devrais-je vous expliquer qui est mon employeur, ce que j’y fais ou pourquoi je le trahis? Peu importe ce que je vous dirai, il y a de fortes chances que vous doutiez de la véracité du moindre truc qui sortira de ma bouche. Et vous savez quoi? Ça serait totalement normal. Nos firmes de relations publiques ne sont pas les meilleures pour rien. Elles ont fait du sacré bon boulot pour nous faire passer sous le radar, ramasser nos pots cassés et à vous faire avaler des couleuvres grosses comme des tuyaux d’égouts.
Bon, commençons par le début si vous le voulez bien, le 6 août 1945. C’est là que tout a vraiment commencé.